Le chant du monde : ce récit d'aventures insolites est une harmonie de mille détails, mille tons différents exprimant mille sensations d'un monde inventé plein de
caractères forts dans des situations excentriques et des paysages extrêmes, le tout plus vrai que nature. Le chant du monde, c'est d'abord pour Giono le plaisir d'écrire ce monde inventé et
ensuite pour moi le plaisir de le lire. Giono décrit des paysages pas seulement à vue, mais à travers l'action des hommes et des bêtes; le paysage entre ainsi dans le récit comme un élement
principal. Pour l'itinéraire d'Antonio et Matelot, Giono a enchaîné les paysages les plus contrastants de Haute Provence. Le fleuve: on y nage, les poissons passent, on entend les radeaux des
arbres; les gorges: rapides, creux et grottes. La forêt: des animaux à l'affût, des arbres à couper, une femme en douleurs sur un lit de mousse. La haute plaine: des bouviers, des taureaux. La
montagne hivernale: une paroi de neige à monter, une tombe à creuser, des taureaux qui passent une falaise; et puis le village et la petite ville grouillante de vie.
L'auteur écrit souvent à sa guise au hasard de l'inspiration, tel ce fragment de la description du
fictif pays Rebeillard : "Du creux de bois, les faisanes guettaient les champs de petit blé vert. La chienne était arrêtée sous l'arbre à la chouette; en même temps elle regardait du coin de
l'oeil un gros scarabée doré qui travaillait une fiente de sanglier. Un aigle se balançait sous les nuages. Les coqs chantaient, puis ils écoutaient chanter les coqs. L'aigle regardait un petit
gerbier entouré de poules et il se balançait doucement en descendant chaque fois un peu. Sur les aires d'un village très haut, au-dessus du fleuve, on avait allumé des feux malgré le matin et
l'air doux. Sur de longues broches on faisait rôtir des lièvres rouges, des chapelets, les deux grosses cuisses d'un cerf et la graisse du lard pétillait dans les lèche-frites. Dans sa maison, la
mariée était assise sur sa chaise. Elle n'osait pas bouger. Elle avait la grande jupe de soie, le lourd corsage, les bijoux de sa mère et la couronne en feuilles de laurier. Elle était toute
seule..."
Et puis, plus rien sur cette mariée. Cela est juste pour évoquer un village montagnard, juste un bout du chant du monde.

